• Des jambes radio-géniques?

    June 18, 2008

    Que de jambes ce matin aux informations matinales! On y parla bien sûr des jambes de nos malheureux footballeurs, blessées, fatiguées, vieillies. On y parla aussi, moins longuement il est vrai, des jambes de Cyd Charisse, dont on apprenait la mort à l’âge de 87 ans. L’information sur France Inter fut donnée au moins deux fois sur la tranche 7-9h, la première fois par Agnès Bonfillon au journal de 7h30, la seconde par Patrick Cohen dans le journal de 8 heures. A chaque fois la ou le journaliste fut confronté(e) au même problème, qu’il parvint à surmonter de façon plus ou moins élégante.
    Résumons: on annonce la mort de l’actrice et danseuse Cyd Charisse. Comment évoquer à la radio une personne à la fois célèbre et peu connue sans doute des non cinéphiles, une figure du passé, une “légende de Hollywood” que certains sans doute croyaient morte depuis longtemps déjà, quand on ne peut montrer sa photo? Cyd ne chantait pas, ce qui exclut donc l’archive sonore. On pouvait cependant donner des dates et un lieu (Hollywood années 1950), faire un résumé de sa longue carrière, rappeler une filmographie étoffée qui, contrairement à ce qui fut dit ce matin, ne se limita pas à la comédie musicale, toute information relativement accessible puisqu’il suffit (par exemple) d’aller les pêcher sur Internet Movie Database. Nos journalistes ne se sont cependant pas rendu la tâche facile puisque pour parler de Cyd Charisse, ils ont surtout choisi d’évoquer ses attributs sans doute les plus célèbres mais aussi les plus visuels qui soit: les jambes. Or montrer des jambes, aussi belles soient-elles, à la radio, n’est pas aisé. Démonstration.

    Agnès Bonfillon disposait de moins d’une minute pour relayer l’information (exactement 50 secondes), ce qu’elle fit bravement. Cyd Charisse est morte, on se souvient de ses “jambes interminables” qu’elle montra dans de nombreuses comédies musicales aux côté de Gene Kelly ou Fred Astaire. Et l’on enchaîna sur un extrait de Singin’ in the Rain (Chantons sous la pluie, 1952). Et pas n’importe quel extrait puisqu’il s’agissait de la chanson titre du film, interprétée par Gene Kelly qui lui avait l’avantage, contrairement à Cyd Charisse, de savoir danser ET chanter.

    On notera que Cyd Charisse n’apparaît pas dans la-dite scène, à moins qu’il faille croire qu’elle jouait le rôle du lampadaire sur lequel Gene se suspend. Cyd d’ailleurs ne joue pas un grand rôle dans le film même si, il est vrai, son apparition dans la scène de “Broadway Rythm’ Ballet” a marqué les esprits. Et justement, pour quiconque se souvenait, c’est-à-dire revoyait, ressuscitait les images de la danse torride de Cyd à ce moment du film, le commentaire sonore qui passait alors à la radio ne pouvait être que décalé, pour ne pas dire légèrement insultant pour l’actrice et danseuse. Soit on connaissait l’actrice et notre mémoire visuelle pouvait pallier à l’absence d’image propre au média radiophonique, soit on ne la connaissait pas et l’extrait musical, passé sans plus de commentaire que “Chantons sous la pluie, c’était elle” risquait de laisser perplexe: on nous parle de jambes et on passe une chanson; on nous parle d’une femme et c’est un homme qui chante!

    Patrick Cohen, aux informations de huit heures avait dix secondes de plus, soit une minute pour parler de la mort de Cyd Charisse. Il avait aussi, semble-t-il, une mémoire cinéphile un peu plus développée ou une certaine affection à l’encontre de Cyd Charisse (est-ce parce qu’il s’agissait d’un homme? Ou est-ce à cause des lunettes embuées de son confrère?) ou tout simplement avait-il eu la possibilité de rassembler un peu plus de données. Selon Patrick Cohen, Cyd avait “une silhouette parfaite, des jambes sublimes et de la grâce”; elle apparut dans de nombreuses comédies musicales et fut révélée dans Singin’in the rain. On repassa alors un extrait de la bande son du film (à croire que Cyd Charisse n’a fait que ce film dans lequel elle danse moins d’une dizaine de minutes), mais il s’agissait cette fois d’un extrait du Broadway Rythm’ Ballet. Le journaliste commenta l’extrait, expliquant que Cyd Charisse ne chantait pas dans cette scène mais qu’elle y dansait; il évoqua le canotier qu’elle “fait tournoyer du bout de son pied”. Bref, il parvint par ces quelques mots et le ton de sa voix, bien plus que par l’archive sonore, à évoquer l’actrice.


    Sans doute, au moment où le journaliste parlait, voyait-il vraiment en esprit le Broadway Rythm Ballet. Vision toute personnelle (pourquoi évoquer le canotier au bout du pied, que Cyd ne fait même pas vraiment tournoyer d’ailleurs, et pas la robe lamée verte, les talons aiguilles de la même couleur ou encore le fume cigarette?), mémoire un peu confuse (il ne s’agit pas de la scène finale de Dansons sous la pluie et lorsque Kelly chante, Cyd Charisse n’apparaît même pas à l’écran), mais vision quand même qui permit de ressusciter quelque chose de la féline danse de Cyd, envoûtant son partenaire. Mais cette vision-là existera-t-elle pour ceux qui n’ont jamais vu Chantons sous la pluie? Je me demande vraiment ce qui demeurera de Cyd Charisse pour ceux qui entendirent les journaux de France Inter ce matin sans la connaître. L’associeront-ils à la voix de Gene Kelly, à de lointains souvenirs de comédies musicales, aux commentaires émoustillés de Patrick Cohen et Nicolas Demorand? Penseront-ils à son âge avancé? Les femmes soupireront-elles de dépit en entendant parler de ses jambes sublimes? La radio pouvait parler du présent -la mort de l’actrice-, elle put bien plus difficilement réveiller le passé.
    Conclusion: Mesdames les actrices, un conseil: si vous avez de jolies jambes, apprenez à chanter!

  • Recent Comments

    • gunthert said...

      1

      Merci pour cette satire de l’usage du stéréotype. Il est vrai qu’à revoir aujourd’hui les séquences de CC (un bon paquet sur Youtube), on est assez loin du féministement correct. Mais la fixation sur les gambettes n’est pas moins une bonne clé de lecture, pour peu qu’on la tourne dans la serrure. La rare qualité de Charisse est de faire passer sans une once de vulgarité l’exercice de pornographie soft qui fait le fonds de sauce du Hollywood des belles années. Ca se situe plutôt au niveau du sourire, du port et de cet ensemble de signes subtils qu’un danseur sait envoyer avec son corps. Une sorte d’inverse absolu de Madonna, quoi ;-)

      06/19/08 9:16 AM | Comment Link

    • Marx du Veuzit said...

      2

      Parler de Cyd Charisse sans image c’est vrai que c’est compliqué. Mais n’en pas parler le jour de sa disparition c’est encore plus risqué. Il n’y a pas d’image sonore marquante de Cyd Charisse, pas de pou pou pi dou, et même ses films les plus célèbres (sauf Chantons sous la pluie) n’ont pas de “cliché” sonore repérable immédiatement. Elle même n’a jamais chanté au cinéma et le doublage de sa voix dans les VF ne nous a pas permis de nous familiariser avec elle.
      Du coup c’est affaire de cinéphilie. BRIGADOON et PARTY GIRL sont de grands films. Ce sont les titres que j’aurais évoqué parce que non seulement elle s’y montre grande comédienne mais elle reste une danseuse à la fois très classique et toute en virtuosité glamour. BANDWAGON est un des plus beaux films du monde. Une comédienne qui a joué dans ces trois films méritait mieux. Bon… On préfère se moquer de Cindy je ne sais plus comment .

      06/20/08 12:13 PM | Comment Link

    • yazid said...

      3

      la conclusion de votre discours c est que l écrasante majorité des journalistes main stream sont incultes. chose dont je me suis aperçu depuis fort longtemps dans le cadre de mon travail. il faut dire que se cultiver ça pompe du temps de cerveau disponible. hors avec la ciruculation de plus en plus rapide de l information et et de sa hiérachisation via le marketing la culture devient inutile et la profondeur historique et socilogique une hérésie ou plutot une lubbie pour quelques ” archaiques “dont je suis fier de faire partie
      ps. sparrow le dernier film de johnny to” excellent “

      06/20/08 1:22 PM | Comment Link

    • nl said...

      4

      Elle chante en plus ! dans le remake de Ninotchka: La Belle de Moscou (Silk Stockings) de Mamoulian (certes certes moins bien que l’original mais une vraie merveille quand même).

      06/21/08 1:20 AM | Comment Link

    • Enro said...

      5

      Tout à fait d’accord avec nl ! Même si elle est doublée sur tous ses titres solos, on n’en possède pas moins une archive d’elle chantant “It’s a chemical reaction, that’s all” de Cole Porter. A découvrir et écouter ici : http://www.enroweb.com/blogsciences/index.php?2008/06/22/294-cyd-charisse-cole-porter-et-la-science

      06/22/08 5:27 PM | Comment Link

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