
Sport et cinéma ont quelque parenté en Chine et les destins de ces deux divertissements de masse se sont croisés à plus d’une reprise. C’est évidemment encore le cas aujourd’hui avec les Jeux Olympiques qui, au cas où vous ne le sauriez pas encore, s’ouvrent aujourd’hui. Je ne reviendrai pas sur cet événement, de peur de me laisser emporter plus loin que ne l’exige la mesure requise pour ce blog d’histoire culturelle du cinéma. Que le sport soit devenu le véhicule de tous les messages politiques en Chine, c’est évident. A lire le journal (de Hong Kong) ces jours derniers, tout peut avoir une signification politique, y compris la présence de nuages (et de dispositifs anti-nuages), de pollution, voire même la menace de typhons. Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que le cinéma ait apporté sa contribution. Ainsi, depuis un mois, afin de ne pas faire d’ombre au grand show (coordonné par Zhang Yimou) de ce soir, aucun film n’a été distribué en Chine, sauf Red Cliff de John Woo -qui, en conséquence, est en passe de devenir sur le continent un beau succès. Je ne sais pas si l’on joue toujours par ailleurs dans les cinémas The One Man Olympic, sorti en mai en Chine. Pendant qu’à Pékin défilent les athlètes, arrêtons nous un moment sur ce film, ou plutôt sur son scénario car n’ayant pas (encore) pu le voir, je me garderai bien de porter un jugement sur ses qualités visuelles.
Je suis en ce moment en visite à Hong Kong où j’explore avec bonheur la collection privée d’un ami, collection sans doute unique au monde, qui est constituée de centaines de magazines, livrets de cinémas, affiches et autres mémorabilia du cinéma chinois et hong kongais. Nous passons nos journées à feuilleter des magazines qui pour certains datent du début des années 1920, ce qui pour le cinéma chinois est extrêmement rare et déjà très ancien. La presse magazine chinoise, entre les années 1920 et les années 1950 (c’est la limite temporelle que l’on s’est fixée pour cette première exploration) permet de se rendre compte à quel point le cinéma faisait partie de la vie des citadins de Shanghai, mais aussi Canton, Hong Kong, Tianjin ou Pékin. Non seulement le cinéma chinois, mais aussi le cinéma hollywoodien. Nous avons vu défiler je ne sais plus combien de couvertures où, pour les années 1920, sourient Janet Gaynor et Mary Pickford, où apparaissent Charlie Chaplin et Harold Lloyd. Deanna Durbin et Bobby Breen font incontestablement partie des stars les plus souvent présentes en couverture à la fin des années 1930, tandis qu’un peu plus tôt, ce sont une flopée de visages plus ou moins connus qui défilent. On en apprend autant sur le cinéma américain que le cinéma chinois.
Les éditions britanniques Wallflower ont eu la bonne idée de créer une collection “Cultographies”, “dedicated to the weird and wonderful world of cult cinema“. Parmi les premiers titres de cette sympathique collection, et en attendant Blade Runner, Frankenstein ou Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia, il faut se jeter sur l’excellente étude (2007) du chercheur américain Jeffrey Weinstock consacrée au Rocky Horror Picture Show, le film réalisé en 1975 par Jim Sharman avec la complicité de Richard O’Brien, auteur de l’œuvre originale pour la scène (le Rocky Horror Show) et interprète de Riff Raff.
The Rocky Horror Picture Show n’est pas un film culte. C’est le film culte par excellence. Les aventures de Brad et Janet chez les Transylvaniens plus ou moins transsexuels continuent de draîner depuis plus de trente ans des milliers de spectateurs, tous les vendredis ou samedis soir, de Los Angeles à Berlin, de Londres à Sydney et de Paris à New York. Le film, dont la production a coûté un million de dollars en 1975, recueilli à peine 400000 dollars dans le très court temps de son exploitation standard, rapporte environ 5 millions de dollars par an à la 20th Century Fox depuis qu’elle a fait le choix de l’exploiter en séances spéciales nocturnes. Ce choix était motivé par l’observation d’un phénomène curieux : alors que le film, adapté d’une comédie musicale londonienne à grand succès, avait suscité à sa sortie la consternation de la critique et le total désintérêt du public, la Fox observe qu’un cinéma de Los Angeles continue à faire salle pleine, et que les spectateurs sont des gens qui reviennent à chaque séance. Des séances de minuit sont donc organisées dans quelques villes test, et le phénomène RHPS se répand comme une traînée de poudre. Les aficionados se distinguent alors par une pratique régulière, une connaissance du film dans ses moindres détails, qui bientôt leur permet de dialoguer avec lui (les spectateurs jouent à haute voix avec les dialogues), de s’y immerger (au sens propre, parfois : lorsqu’il pleut sur l’écran, les participants s’aspergent d’eau dans la salle) et même de s’identifier à lui (certains participants se déguisent en personnages du film dont ils interprètent le rôle devant l’écran en simultané).
Au-delà de ces aspects ludiques (mais très importants : ce comportement ne fait qu’exacerber et mettre au jour le double fantasme primal de tout spectateur de cinéma, celui d’être dans le film et de le contrôler, fantasme fatalement voué à l’échec, comme les séances du RHPS en sont la meilleure illustration), le RHPS est aussi un phénomène culturel de première importance. Outre qu’il condense les principales tensions socioculturelles de l’Amérique de son temps (la crise de confiance post-Vietnam et post-Watergate - Janet et Brad écoutent dans leur voiture le discours de démission de Nixon-, le mouvement de libération de la femme et les luttes homosexuelles, la nostalgie des années 50…), le film est aussi une parcelle d’histoire du cinéma. Dès la chanson du générique, le spectateur est plongé dans l’atmosphère caractéristique du film, qui joue à la fois sur l’ambiguïté sexuelle (la bouche qui apparaît à l’écran est celle de Patricia Quinn, interprète de Magenta, mais la voix est celle de Richard O’Brien) et sur une nostalgie affichée pour le cinéma de science fiction de la grande époque, des années trente aux années cinquante (The Day the Earth Stood Still, Flash Gordon, L’Homme invisible, King Kong, It Came from Outer Space, Forbidden Planet, Tarantula…), ces films de double programme projetés jusque tard dans la nuit (”At the late night/Double feature/Picture Show”, chante la bouche du générique), avec un hommage appuyé, dans la chanson mais aussi à l’image à la fin du film, à la RKO qui s’était spécialisée dans ce genre populaire entre tous. Car c’est bien de tout ce continent d’une cinéphilie populaire, illégitime, quasi clandestine (ces films qu’on voit “in the back row“, au rang du fond) que le RHPS se fait le héraut, qui mélange par ailleurs hardiment les genres et les références. Magenta (Patricia Quinn) apparaît ainsi à la fin du film avec la coiffure de La Fiancée de Frankenstein (Frankenstein qui sert d’ailleurs de modèle au personnage modèle du docteur Frank-N-Furter, interprété par Tim Curry), et jusque sur son affiche, le RHPS cherche à se rattacher à cette frange majeure mais marginalisée de l’histoire du cinéma : le film sort en septembre 1975, quelques semaines après Les Dents de la mer ; le titre original du film de Spielberg est Jaws (”Mâchoires”) et le slogan qui apparaît sur l’affiche du RHPS est “A different set of jaws” (”une autre paire de mâchoires”).
Une bonne raison, parmi d’autres, pour se plonger dans le livre de Jeffrey Weinstock. Il nous livre toutes les clés de lecture du film, bien sûr, mais aussi de ce phénomène culturel fascinant qu’est le RHPS, qui montre que si l’amour du cinéma (en grec : cinéphilie) n’a pas toujours des objets légitimes (aux yeux de la critique cinéphile), ses ressorts intimes et collectifs restent identiques : I’ll remove the cause… but not the symptom.
Dimitri Vezyroglou
Pour voir des films, ne pas oublier les expositions, y compris les expositions d’architecture. C’est ainsi que dans l’exposition “Dans la ville chinoise”, actuellement à la Cité de l’architecture et du patrimoine, on peut voir cinq courts métrages réalisés sous la direction de Jia Zhangke par cinq réalisateurs chinois. Pour ce, il vous faudra d’abord passer les premières salles de l’exposition organisées autour de l’inévitable évocation du jardin chinois et de l’encore plus inévitable incantation à l’écriture chinoise. Juste un mot en passant: était-il vraiment nécessaire, dans une exposition consacrée à la ville chinoise, de commencer par le poncif de l’empire des signes? L’écriture chinoise fascine, d’accord, mais doit-on vraiment et toujours lorsqu’on parle de la Chine, en passer par son système d’écriture? Imaginez qu’à chaque exposition consacrée à je ne sais quel aspect de la culture occidentale il nous faille payer tribut au linéaire A et au linéaire B. Et, pour en revenir au cinéma, rien ne nous oblige non plus, parce qu’il s’agit d’une exposition sur un aspect de la culture chinoise, de faire comme le musée du cinéma inauguré à Pékin il y a 3 ans et qui commence son récit de l’histoire du cinéma en Chine par quelques vitrines consacrées à l’ancêtre du cinématographe sous les Royaumes Combattants (soit 5ème-3ème siècle avant notre ère). Read the rest of this entry »
Que de jambes ce matin aux informations matinales! On y parla bien sûr des jambes de nos malheureux footballeurs, blessées, fatiguées, vieillies. On y parla aussi, moins longuement il est vrai, des jambes de Cyd Charisse, dont on apprenait la mort à l’âge de 87 ans. L’information sur France Inter fut donnée au moins deux fois sur la tranche 7-9h, la première fois par Agnès Bonfillon au journal de 7h30, la seconde par Patrick Cohen dans le journal de 8 heures. A chaque fois la ou le journaliste fut confronté(e) au même problème, qu’il parvint à surmonter de façon plus ou moins élégante.
Résumons: on annonce la mort de l’actrice et danseuse Cyd Charisse. Comment évoquer à la radio une personne à la fois célèbre et peu connue sans doute des non cinéphiles, une figure du passé, une “légende de Hollywood” que certains sans doute croyaient morte depuis longtemps déjà, quand on ne peut montrer sa photo? Cyd ne chantait pas, ce qui exclut donc l’archive sonore. On pouvait cependant donner des dates et un lieu (Hollywood années 1950), faire un résumé de sa longue carrière, rappeler une filmographie étoffée qui, contrairement à ce qui fut dit ce matin, ne se limita pas à la comédie musicale, toute information relativement accessible puisqu’il suffit (par exemple) d’aller les pêcher sur Internet Movie Database. Nos journalistes ne se sont cependant pas rendu la tâche facile puisque pour parler de Cyd Charisse, ils ont surtout choisi d’évoquer ses attributs sans doute les plus célèbres mais aussi les plus visuels qui soit: les jambes. Or montrer des jambes, aussi belles soient-elles, à la radio, n’est pas aisé. Démonstration.
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